Textes 'Carnet de route'
Aux Roches de Condrieu, un 29 juillet 2008
Quelques scènes attrapées au vol lors de l’escale du festival Cinéfil aux Roches de Condrieu.
JOUR
Jamais mis les pieds sur cette rive, juste de l’autre côté de Condrieu. C’est la fin de l’après-midi, chaleur suffocante, on rêve de s’attabler au frais d’une terrasse de bistrot ; traversée de places vides, perspectives sur des rues désertes, alignement impeccable de volets baissés et de rideaux tirés. Une pesanteur étrange nous gagne, sommes-nous dans une ville fantôme ? Nous finissons par découvrir un café sans terrasse, télé braillante, hommes désoeuvrés collés au bar et kro en pression.
CREPUSCULE
Guidés par l’oreille on s’approche du quai où le festival Cinéfil a accosté sa péniche : le groupe répète pour la balance son, pendant que 3 gaillards montent l’écran géant sur le pont de la péniche. Penchés sur le parapet au-dessus du quai on regarde le spectacle. Une jeune femme s’accoude à nos côtés, tee-shirt rose et short blanc, peau et cheveux uniment dorés : « Aujourd’hui, j’ai pris ma voiture… sans savoir où j’allais… j’avais besoin de changer de paysage. » Elle s’appelle Sandrine, elle élève des chèvres dans les Monts du Lyonnais, elle est tourmentée par la question de la transmission, se disant fille de cultivateurs devenue éleveuse « Je ne sais pas comment vivre mon métier à ma façon, sans perdre ce que mes parents m’ont légué ».
NUIT
Après le spectacle, la musique et les 5 courts-métrages, on discute autour de la buvette. Il y a là l’épicier : « Je viens de la banlieue parisienne, là-bas c’est de la folie, on travaille comme des fous, sans vie de famille ni rien. Ici je suis bien, je connais tout le monde, et même si l’été je travaille tous les jours, samedi et dimanche compris, regardez, je peux participer à la vie du village. » Le boucher raconte qu’ils sont 5 commerçants à s’être installés depuis à peine un an aux Roches de Condrieu, et qu’ils ont fait le bon choix, la ville est certes petite (la plus petite commune en superficie de l’Isère) mais ça facilite les relations et puis l’activité est bonne. Béatrice est d’accord, son appareil photo en bandoulière. Elle aime cet endroit qu’elle photographie en long, en large et en travers : les oiseaux dans la lône au petit matin, les couchers de soleil sur la berge, les marins du port de plaisance et tous les évènements qui jalonnent la vie de la commune. Elle met toutes ses photos en ligne, sur un site qu’elle a créé : «Comme ça tout le monde en profite, les familles des marins sont drôlement contentes de les voir en photo ! Non, je ne suis pas une photographe professionnelle, je fais ça pour le plaisir. Mon travail ? Et bien la mairie vient de m’embaucher au service des archives. Ben oui, parfois l’activité bénévole ça ouvre des portes…. »
désert le jour/exubérance la nuit, la nuit comme le gant retourné du jour.
NB : le site de Béatrice : http://bealesroches.free.fr/
Le site du festival Cinéfil : http://www.cinefil.org
16 août – Une journée au supermarché
Aujourd’hui nous passons la journée au magasin Intermarché de Saint-Vallier. Pourquoi ce supermarché ? parce qu’il se trouve pile en face de l’usine CERALEP, sur la N7, et que nous savons que des liens se sont tissés entre l’usine et le magasin (qui fournissait chaque jour un casse-croûte aux salariés de CERALEP à l’époque de sa mise en liquidation judiciaire). Plutôt qu’un dépôt-vente, comme nous le proposions, la directrice du magasin nous a offert de présenter nous-même à ses clients le premier numéro de notre magazine DVD.
On arrive donc à 10 h ce samedi matin 16 août : le parking est déjà presque plein et des files d’attente sont formées devant les 4 ou 5 caisses ouvertes. Nous installons en 2 temps 3 mouvements notre étal (une table de tapissier pliante) au milieu des meubles de jardin exposés à l’entrée du magasin mais il faudra plus d’une heure et l’essai de 2 télés pour que les films se déroulent sur l’écran, face aux caisses.
Un vieil homme, veste sport et petit chapeau, s’approche de la télé :« Ah ! seulement 349 euros ! » rigole-t-il en lisant l’étiquette. On engage la conversation, ses yeux se plissent de malice quand il s’écrie au beau milieu du supermarché : « Mais de quoi avons-nous besoin ? c’est pas beau d’être vivant, en bonne santé ? Mais c’est simple la vie ! il suffit de regarder un arbre, c’est beau un arbre et le vent, le vent dans un arbre c’est encore plus beau ! ». Il regarde attentivement les dessins de Frank mais jette seulement un coup d’œil au magazine :« Mais oui je connais CERALEP, j’y ai travaillé ! J’ai commencé tout en bas et puis j’ai pris des cours…» Il n’en dit pas plus, je ne saurais pas quel fut son parcours, mais quand je lui demande s’il est d’ici il répond fièrement « Je viens d’Espagne, de Barcelone » puis il me susurre comme en secret quelques mots en catalan et son prénom, Josep.
Pas de déjeuner pour une caissière qui profite d’une pause pour faire ses courses…à la course, elle avale à toute vitesse un croissant tout en mettant ses achats dans un sac. L’après-midi arrive l’homme de la sécurité, pantalon noir et chemise blanche, aussi affable que musclé. Je devine à son accent qu’il est du sud, gagné ! Il habite Marseille, ce matin il était à Romans, il se déplace ainsi dans les différents magasins Intermarché entre Marseille et Lyon. Il ne prononcera pas le terme de sécurité quand je lui demande sa fonction dans le magasin, il est responsable adjoint d’exploitation.
Un couple s’arrête, attiré par le magazine déplié. Ils connaissent bien l’histoire de CERALEP et son directeur Robert Nicaise. « Mais ça devrait intéresser les retraités, on va en parler à notre amie Renée, elle est responsable de l’association des anciens de CERALEP ». Ils nous parlent aussi de Michel Carlat, décédé récemment, un historien qui a publié des ouvrages sur l’habitat rural en Ardèche : « C’était notre ami, il aurait pu vous en raconter des choses…mais peut-être pourriez-vous rencontrer sa femme ? ». Ils achètent le magazine, ils seront nos uniques clients de la journée.
Mais on ne s’ennuie pas, c’est du spectacle que d’être une journée entière face aux caisses d’un supermarché. Nous voyons une très belle jeune fille orientale, le visage encadré d’un foulard blanc, les yeux bleus cernés de khol, à la tunique très très moulante. Elle fera deux fois ses courses, passant aux caisses tenues par les deux seuls jeunes garçons du magasin. Nous voyons des adolescents tristes traînant les pieds derrière leurs parents, un seul semble animé, un jeune obèse tenant dans ses mains une bonbonne en plastique pleine de pop-corn. Nous voyons deux amoureux qui s’embrassent au bout du tapis roulant. Nous voyons une petite fille de 8/9 ans qui vomit sitôt sortie du supermarché ; nous l’avions déjà remarquée car durant tout l’après-midi elle est entrée et sortie du magasin en suivant sa grand-mère à l’air affairé. Elles finissent par passer à la caisse, enfin détendues en mettant leurs courses dans des sacs. Nous voyons les jeux des enfants qui s’ennuient pendant que les parents déchargent et chargent le chariot :faire avancer un petit morceau de carton en le tenant coincé sous sa chaussure, mettre sa main derrière la vitre déformante qui borde le tapis roulant, tourner sur soi-même en se tenant debout sur un pied…
Mais force est de constater que l’intérêt n’est pas réciproque comme si l’acte d’achat en supermarché gelait la curiosité : les regards se détournent après avoir perçu notre présence inhabituelle et les visages se figent dans l’ennui, bien au-delà de l’écran où dansent les cygnes sur le Rhône.
22 juillet – sur le tracé de la N7
Où commence la route nationale 7 à Lyon ? Voyons voir… route de Vienne ? Je conduis, Frank filme par la portière ; à Saint-Fons il aperçoit dans la rue principale une ancienne plaque routière qui indique la Route Nationale 7 et donne la distance de 5,5 km pour se rendre à Lyon…Place du Pont ! Logique, descendre au sud de Bellecour (donné habituellement comme le point zéro) c’est déboucher sur une impasse terrestre, le confluent, alors qu’en partant de la Guillotière la route du sud n’est qu’une douce glissade sans accroc. Aussitôt nous imaginons une chronique filmée de la route nationale 7, à chaque numéro la découverte d’un segment de la N7 (un quartier, un village, un paysage, des personnes rencontrées sur la route). Le road movie commencera donc place du Pont en interrogeant les habitants dans le style micro-trottoir : « Nous cherchons la nationale 7 savez-vous où elle commence? »
22 juillet- Allez hop ! on traverse le Rhône pour se rendre à Limony
Laurent Marthouret est l’un des dix viticulteurs qui gèrent le caveau de Valérius, il nous a conseillé d’y déposer quelques exemplaires du magazine où figure son portrait. Une cour éclaboussée de soleil et parsemée de parasols, puis le caveau sombre et frais, avec cette odeur d’humus que le vin donne aux pierres. Derrière le bar Frédéric Boissonnet, qui cultive du Saint-Joseph à Serrières, est en discussion avec une jeune femme, elle a une sacoche au pied, est-elle aussi en RDV professionnel ? Elle s’appelle Marie-Josée Faure et oui, c’est une professionnelle du vin mais d’un genre nouveau : elle fait découvrir les vins en faisant appel aux sensations et aux émotions ressenties et non au vocabulaire technique habituel. « le goût est le sens qui garde intact les sensations, notamment celles éprouvées dans l’enfance. Puisque chacun sent et peut dire ce qu’il sent, mon travail consiste à laisser affleurer les sensations que donnent le vin et à les nommer ».Marie-Josée parle de l’intimité qui se partage pendant ces séances collectives, quelque soit la composition des groupes, touristes huppés ou adhérents de la MJC de Tain l’Hermitage. Frédéric Boissonnet est bien d’accord, il faut arrêter avec le snobisme du vin, ce qui compte c’est avec qui on le partage ! Oui, mieux vaut un p’tit vin en bonne compagnie qu’un grand cru avec des culs pincés, concluons-nous, en faisant tourner dans nos verres le jaune doré clair du Condrieu de Monsieur Boissonnet, savourant notre chance de n’avoir pas à choisir.
Caveau de Valérius à Limony (Ardèche)
www.lesportesdusud.com/cotenature/
Frédéric Boissonnet à Serrières (Ardèche)
www.vigneron-independant.com/annuaire/desc_adherent.php?numadh=8939
Marie-Josée Faure à Tournon (Ardèche)
www.laveyrardiere.com/index.php?option=com_content&task=view&id=23&Itemid=44
22 juillet – Cité Rhodia à Roussillon
Nous roulons au pas, cherchant la 4ème avenue dans la cité Rhodia . Au pied de l’usine, des rues tracées au cordeau et des maisonnettes à un étage, toutes sur le même modèle. Certaines sont abandonnées, les ouvertures bouchées par des moellons, dans d’autres rues l’uniformité est rompue par l’aménagement des jardins : ici un potager, là des nains de jardin et des puits artificiels, beaucoup de jardins sont entièrement recouverts par une piscine gonflable.
Nous arrivons à un vieux bâtiment gris ciment, le lieu de notre RDV est la bibliothèque du Comité d’Etablissement de Rhodia. En entrant c’est la surprise, l’intérieur est aussi gai et avenant que sa bibliothécaire, Annie Berthouard, qui nous reçoit avec sa collègue, Nassera Bendris, de la bibliothèque municipale du Péage. Elles nous parlent de cette ville Rhône-Poulenc «Tout vient de Rhodia ici, les maisons, le centre sportif, la piscine, la bibliothèque… » Annie raconte qu’enfant elle se sentait comme une pestiférée parce que son père ne travaillant pas à la Rhodia elle ne pouvait pas faire du sport avec ses copines. Aujourd’hui l’activité industrielle de la Rhodia ralentit, le chômage grandit. Les maisons sont revendues aux ouvriers ou aux bailleurs sociaux, les équipements sportifs et culturels passent à la gestion communale. La ville se peuple de nouveaux habitants attirés par un prix du foncier moins élevé qu’ailleurs. Ils travaillent à Lyon ou Valence, font ces longs trajets chaque jour, le Péage du Roussillon devient une cité dortoir. « Où vivent-ils vraiment ? » se demande Nassera, « Entre le travail, la maison et les déplacements, où se trouve l’espace d’une vie sociale ? ». Oui, il faut aller à la rencontre de cette réalité-là, la toucher du doigt en accompagnant un habitant du Péage lors d’un de ses trajets quotidiens, l’espace social c’est peut-être le train ?
Bibliothèque CIE Rhodia – n°94 4ème Avenue, Roussillon – 04 74 86 39 31
Bibliothèque Alfred Poizat – 5 Avenue Jules Ferry, Péage du Roussillon – 04 74 86 58 60










